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Intoxication alimentaire mortelle

En 1981, une épidémie étrange touche l’Espagne et fait rapidement des centaines de morts. Selon la thèse officielle, elle est due à un empoisonnement à l’huile de colza frelatée. Des années de procès ont établi la culpabilité des industriels dans la commercialisation d’une huile impropre à la consommation. Mais une théorie concurrente soutenue par une équipe de médecins et de chercheurs met en cause des pesticides dans les tomates. Une hypothèse inavouable pour la bonne marche de l’économie espagnole.

En mai 1981, un petit garçon de huit ans de la banlieue de Madrid transporté d’urgence à l’hôpital meurt en quelques heures. Lorsqu’ils apprennent que les cinq frères et sœurs de la jeune victime sont également malades, les médecins les font hospitaliser et diagnostiquent une « pneumonie atypique ». Lorsque le directeur, le Dr Antonio Muro, arrive sur son lieu de travail le lendemain matin, il s’alarme en apprenant que ces nouveaux patients sont traités pour une pneumonie. Il passe un savon à son équipe : il est impensable que six membres d’une même famille soient atteints de pneumonie en même temps.

La maladie est due à une intoxication alimentaire

Les membres de la famille Vaquero ne sont que les premières victimes du « syndrome toxique » qui causera la mort de 1 200 personnes. La maladie semble toucher en priorité les femmes et les enfants. Les symptômes initiaux rappellent ceux de la grippe : fièvre et difficultés respiratoires, nausées et vomissements. Mais, ensuite, les patients développent rapidement un œdème pulmonaire et se plaignent de démangeaisons et de douleurs musculaires. L’annonce de l’épidémie fait les gros titres de la presse espagnole.

Au bout de quelques jours, le Dr Muro déclare à la presse que, selon lui, la maladie est due à une intoxication alimentaire, ajoutant que la denrée responsable est commercialisée « par des circuits parallèles ». Il en est certain car toutes les victimes viennent de la périphérie de la capitale ; presque aucun habitant du centre de Madrid n’est atteint. Le Dr Muro réunit les parents des patients atteints du mal mystérieux et leur demande de se souvenir de ce que les victimes ont mangé qu’eux-mêmes n’auraient pas mangé. En moins d’une demi-heure, ils ont la réponse : des salades.

Le Dr Muro invite des responsables du ministère de la Santé et leur montre une carte indiquant les localités où habitent les victimes. Il est persuadé que l’aliment responsable de l’épidémie est vendu sur les marchés. A partir de là, il est en mesure de prédire où surviendront les prochains cas. Ses prédictions se vérifient, mais, le lendemain, il apprend qu’il est …

relevé de ses fonctions de directeur de l’hôpital, la mesure prenant effet immédiatement. Son renvoi lui permet du moins de poursuivre son enquête : il parcourt les marchés et remarque que des marchands ambulants vendent de l’huile très peu chère dans de gros bidons en plastique sans étiquette. Aussitôt, il se rend avec ses collègues au domicile des personnes atteintes et se fait remettre les bouteilles d’huile que ces familles utilisaient au moment où certains de leurs membres sont tombés malades. Ils étiquettent soigneusement les bouteilles, envoient des échantillons au principal laboratoire de l’Etat et attendent les résultats.

La thèse d’un empoisonnement à l’aniline est convaincante et calme les esprits

La confusion et l’inquiétude règnent à tous les niveaux administratifs. A l’époque, l’Espagne est une toute jeune démocratie. En février 1981, trois mois seulement avant l’apparition de l’épidémie, le lieutenant-colonel Antonio Tejero a menacé de son arme les parlementaires réunis aux Cortes, dans une tentative brouillonne de coup d’Etat. Plus d’un mois après l’apparition de la maladie, le gouvernement n’a d’autre stratégie que d’espérer que l’on débouche sur quelque chose. Peu après, le Dr Juan Tabuenca Oliver, directeur de l’hôpital pour enfants Niño Jesus, annonce qu’il a identifié la cause de l’épidémie. Après avoir interrogé 210 enfants traités dans son service, il établit qu’ils ont tous consommé de l’huile alimentaire.

Après quelques hésitations le gouvernement accepte sa thèse. Tard dans la soirée du 10 juin, une annonce officielle est diffusée à la télévision, informant le public que l’épidémie est due à une huile frelatée. A cette époque, le gouvernement espagnol tente de protéger la production nationale d’huile d’olive en n’autorisant l’importation d’huile de colza que pour un usage industriel. A cet effet, l’huile de colza est rendu impropre à la consommation par adjonction d’aniline, une amine primaire aromatique dérivée du benzène, très toxique pour l’homme. La thèse d’un empoisonnement à l’aniline est convaincante et calme les esprits. Les hôpitaux regorgent toujours de victimes, mais le nombre de nouvelles hospitalisations décroît. La situation, apparemment, est sous contrôle.

Il n’y a pas deux huiles qui présentent les mêmes composants

Mais le Dr Muro et ses collègues ont regardé la télévision avec un mélange de stupéfaction et d’incrédulité. La veille, ils ont reçu les résultats de leurs tests. Certes, aucun des échantillons prélevés ne contient l’huile d’olive pure qu’avaient sans nul doute vantée les marchands, mais il n’y a pas deux huiles qui présentent les mêmes composants. De toute évidence, une même maladie ne peut être causée par des huiles de nature si différente.

En 1983 une conférence internationale a lieu à Madrid sous les auspices de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : en dépit des réserves exprimées par les nombreux scientifiques présents, l’épidémie est alors officiellement désignée sous le nom de…

« syndrome de l’huile toxique » (SHT). Le procès des producteurs d’huile s’ouvre en mars 1987. En 1989, au terme de deux ans d’audiences, les juges eux-mêmes soulignent que l’agent toxique présent dans l’huile est « toujours inconnu ». En 1992, dix chefs d’entreprise et chimistes du secteur huilier sont condamnés à des peines allant de 4 à 77 ans de prison.

Un groupe d’épidémiologistes se lance dans un examen rigoureux des informations dont dispose le gouvernement. Ils font plusieurs découvertes. Ils observent que le nombre d’admissions dans les hôpitaux redescend au moins dix jours avant l’annonce télévisée du 10 juin et environ un mois avant le retrait de l’huile. Le communiqué incriminant l’huile n’a eu aucun effet sur le cours de l’épidémie. Une carte de la distribution de l’huile et de la répartition des atteintes est dressée. Il n’y a aucune corrélation entre les deux. L’huile peut difficilement être à l’origine de l’épidémie.

L’agent toxique spécifique n’a toujours pas été découvert

Ayant écarté l’huile de colza comme agent possible d’empoisonnement, le Dr Muro et ses collègues s’intéressent aux autres produits entrant dans la composition des salades. Après avoir interrogé des vendeurs sur les marchés, des chauffeurs routiers et environ quatre à cinq mille familles touchées par la maladie, ils concluent que la cause de l’empoisonnement provient de tomates traitées aux pesticides. Une trop forte dose de produits organophosphatés est en effet susceptible de déclencher l’ensemble des symptômes observés par les médecins. Le Dr Muro et son équipe établissent que les tomates proviennent de la région d’Almería, à l’extrême sud-est de l’Espagne. Autrefois désertique, la région était impropre à l’agriculture jusqu’à ce que la découverte de nappes d’eau souterraines, dans les années 70, contribue à en faire un haut lieu de la production intensive. Almería représentait à cette époque un miracle économique, puisqu’elle produisait des fruits et des légumes destinés à être exportés dans toute l’Europe. Reconnaître que tous ces décès étaient dus aux pesticides contenus dans les tomates aurait eu des effets incalculables sur l’économie espagnole, sans compter les conséquences désastreuses pour l’autre grande source de devises de l’Espagne, l’industrie touristique, en expansion constante.

Malgré son enquête et le travail de ses collègues, la thèse du Dr Muro est vite marginalisée, la version officielle étant de plus en plus enracinée dans la population. Le Dr MURO meurt subitement.

Tous les procès qui suivront ne feront jamais état des découvertes du Dr Muro. Tous se sont limités à établir la culpabilité des industriels dans la commercialisation d’huile impropre à la consommation. Pas à savoir si cette tromperie était à l’origine de l’épidémie. En 1987, la défense demande l’acquittement de tous les accusés, arguant que le rapport entre l’huile frelatée et l’intoxication n’a pu être scientifiquement établi. En particulier, l’agent toxique spécifique n’a pas été découvert, ce qui exclut la reconnaissance juridique de tout lien de causalité.

« Vingt ans après le début de l’épidémie, 60 % des victimes du syndrome de l’huile toxique n’ont toujours pas été indemnisées », constatait récemment le quotidien espagnol El País. En 1997, la Cour suprême avait condamné l’Etat à payer 3 milliards d’euros aux personnes atteintes. A ce jour, seules 7 000 des 18 236 victimes ayant droit à être indemnisées ont touché de l’argent.

 

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