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Extrait de TOXIC, le livre de William REYMOND :

« La scène est insupportable. Pourtant, personne n’a eu encore le courage de se pencher vers cette mère pour, d’une voix calme presque détachée, lui dire la terrible vérité. Personne n’a osé affronter son regard, aller au- delà de ses larmes, vers ce territoire encore vierge de drames mais qui, demain, deviendra à jamais son quotidien.

Il est toujours question d’espoir et des signes auxquels il faut, coûte que coûte, s’accrocher. En réalité, elle le sait, ceux-ci constituent ses derniers remparts contre la folie.

Mais voilà, à cet instant précis, la raison n’a plus aucun sens. La vérité vient de l’écraser. Froidement, implacablement, irrémédiablement. Là, sous ses yeux, son enfant, déformé par la douleur, est en train de mourir.

Kevin Kowalcyk n’aura jamais eu trois ans. Le 11 août 2001, à vingt heures vingt, ce petit corps a perdu le combat qui l’opposait depuis une dizaine de jours à la maladie. Les intestins rongés par la gangrène, les artères saturées, Kevin avait deux ans, huit mois et un jour.

*

Le cauchemar a débuté le 31 juillet précédent. Une semaine plus tôt, la famille Kowalcyk était revenue de vacances passées au bord de l’océan. Le dernier cliché de Kevin débordant de vie date d’alors. À quatre pattes sur le sable blanc, l’enfant fixe l’objectif. A posteriori, il serait facile de tenter de chercher les signes avant-coureurs du drame, mais l’exercice est aussi vain qu’inutile.

Sur cette ultime photographie, Kevin respire la vie. Ses joues sont roses et son sourire presque timide. Barbara, sa maman, aime d’ailleurs à dire que son fils était « un garçon attentionné qui pouvait se mettre à pleurer tout simplement parce qu’un autre enfant était en train de le faire ».

Peut-être s’agit-il du cadre serein du cliché ou encore des circonstances terribles de sa mort, mais, à tout jamais, sur papier argentique, le visage de Kevin affiche cette sensibilité-là.

 

Le début de l’été s’était écoulé paisiblement, semblable à celui que vivent la plupart des enfants de cet âge. Les chaudes après-midi du Wisconsin s’oubliaient en barbotant dans l’eau fraîche de la « tortue », une piscine gonflable devenue le refuge préféré de Kevin et de sa sœur Megan. À cinq ans, l’aînée de la famille passait l’essentiel de son temps avec son petit frère, devenu un idéal et patient compagnon de jeu.

Il y avait eu aussi la sortie à la fête foraine, les feux d’artifice du 4 juillet et les visites des grands-parents. Enfin, chaque dimanche ou presque, Mike Kowalcyk s’était installé devant son barbecue et, pour le plus grand plaisir de sa famille, avait grillé de la viande hachée et préparé de délicieux hamburgers.

Mais le mardi 31 juillet 2001, Kevin se réveille avec une légère fièvre et de la diarrhée. Des symptômes bénins qui n’alarment pas Barbara outre mesure. Durant la journée, Kevin se montre grincheux mais sa température n’évolue pas. Ce n’est qu’au milieu de la nuit suivante que la situation se complique. Cette fois, la fièvre de Kevin augmente fortement et sa diarrhée est plus fréquente. Au petit matin, Barbara remarque même des traces de sang dans les selles de son enfant. Franchement inquiète, elle décide alors qu’il est temps de partir aux urgences.

L’attente à l’hôpital de Madison est rythmée par les visites régulières de Kevin aux toilettes. La présence de sang est désormais plus abondante. L’anxiété des Kowalcyk grandit.

Certes, les médecins se montrent rassurants. Il est fréquent à cet âge, disent-ils, qu’un état grippal s’accompagne de saignements. Néanmoins, afin d’en être certains, ils pratiquent des prélèvements qui sont envoyés au laboratoire pour être testés au plus vite. En attendant, Kevin peut rentrer chez lui. Ses parents doivent juste s’assurer qu’il boit suffisamment.

La nuit suivante est pénible. L’enfant est toujours fiévreux et la diarrhée ne ralentit pas. Et, surtout, le sang teinte en permanence l’eau des toilettes.

Barbara en est convaincue, cette couleur n’annonce rien de bon. Ce rouge aux accents noirâtres ne signifie qu’une chose : son fils est très malade. Et il faut agir. Vite.

Le 2 août, Kevin Kowalcyk quitte le cadre rassurant de sa chambre pour être de nouveau admis à l’hôpital. Où, après un transfert dans une unité pédiatrique de soins intensifs de l’hôpital pour enfants de l’université du Wisconsin, il va passer, dans des souffrances terribles, les derniers jours de sa courte vie.

Après avoir réglé la question de sa déshydratation importante, les vraies raisons de sa maladie apparaissent. Les nouvelles revenant du laboratoire sont mauvaises. Et le diagnostic sans appel : une bactérie, l’E.coli 0157:H7 grouille dans les selles de Kevin. Ce nom étrange n’aide guère Barbara à comprendre la portée du mal qui atteint son fils mais, instinctivement, elle sent le danger derrière cette mystérieuse suite de signes, lettres et chiffres.

Le reste des informations communiquées par le médecin confirme ce sentiment. Sans forcément parler d’impuissance, le docteur énumère les différentes étapes devant marquer les prochains jours de Kevin.

Et il n’y a que deux options. Soit l’infection se stabilise, soit elle continue à évoluer. Or si c’était le cas, la science s’avère quasiment impuissante. Il faut donc attendre et aider l’enfant à combattre lui-même le monstre. Aucun traitement, aucune pilule ne peut en effet tuer cette bactérie. Seul Kevin est en mesure d’emporter cette bataille-là.

Les Kowalcyk sont effondrés. Des propos médicaux, Barbara ne retient qu’une chose, une phrase qui ne cesse de rebondir dans son crâne : « Cela va être pire avant, normalement, de s’améliorer ».

Plus que la perspective d’heures difficiles, Barbara n’aime pas le mot « normalement ». À lui seul, il résume la fragilité du fil qui retient son fils à la vie. Perdu au milieu du langage scientifique du corps médical, il introduit une incertitude difficilement supportable.

Le cerveau de Barbara va exploser. Normalement… Normalement… Ce terme signifie aussi qu’il existe une autre alternative, une terrible possibilité, une affreuse éventualité. Celle où la situation, ne faisant qu’empirer, débouche sur une vérité tellement intolérable que Barbara refuse d’en prononcer le nom.

Le 3 août, les reins de Kevin montrent des signes d’extrême faiblesse. La première option est désormais de l’histoire ancienne. La bactérie poursuit son œuvre de destruction et l’insuffisance rénale aiguë annonce le pire. Kevin est victime d’un syndrome hémolytique et urémique. Un état au taux de mortalité important entraînant des complications neurologiques graves. « Nous l’avons presque perdu cette nuit-là. Il était froid, léthargique. Et il n’arrêtait pas de transpirer. »

Le lendemain matin, placé en soins intensifs, Kevin reçoit sa première dialyse. Une expérience douloureuse pour tous : « La procédure durait trois heures. Trois heures où il ne devait pas bouger. Le genre d’instruction impossible à suivre pour un enfant de l’âge de Kevin ». Aussi, refusant qu’on attache leur fils au lit d’hôpital, les Kowalcyk, aidés par deux amis, s’efforcent de maintenir eux-mêmes l’enfant immobile. « Nous lui tenions les jambes et les bras… Nous lui chantions des comptines, lui racontions des histoires pour le rassurer. »

Bientôt, hélas, la dialyse s’avère insuffisante. Le cœur de l’enfant dépasse les deux cents pulsations par minute. Les transfusions de sang laissent place à celles de plasma, mais rien n’y fait : son état général continue à se dégrader. « Il était misérable. Il rampait à l’agonie dans son lit et, dans son délire, réclamait que je l’aide. »

Privé de liquide, à l’exception de quelques morceaux de glaçons, Kevin ne cesse de réclamer à boire. Brûlant de fièvre, il implore ses parents de le ramener chez lui et de le laisser se glisser dans l’eau fraîche de la « tortue ». Ou, mieux encore, que tout le monde reparte ensemble vers les vagues vertes de l’océan.

Et puis, entre deux gémissements, Kevin vomit aussi une poisseuse bile noire. « On aurait dit un enfant souffrant de malnutrition. Son ventre était gonflé, les cernes sous ses yeux effrayants. »

Impuissants, les parents ne peuvent rien faire de plus que passer une éponge humide sur le corps de leur fils afin d’essayer de l’apaiser.

« Dès que l’éponge s’est approchée de son visage, il s’en est emparé et a mordu dedans pour avaler les quelques gouttes qu’elle contenait. Nous avons dû la lui arracher des mains. »

L’expérience traumatisante est loin d’être terminée. Le 7 août, Kevin est placé sous assistance respiratoire. Son état réclame une dialyse continue. Lourdement drogué afin de mieux supporter la douleur et d’éviter de se souvenir de l’épreuve, l’enfant sombre dans l’inconscience. « Lorsque l’effet des médicaments commençait à diminuer, Kevin revenait à lui et tentait d’arracher ses perfusions. Nous avons alors accepté qu’il soit attaché au lit », poursuit Barbara.

Complètement immobilisé, Kevin doit subir une autre intervention : des drains sont installés dans ses poumons afin de tenter d’évacuer le liquide qui s’y accumule.

« C’est là que j’ai su… Le personnel hospitalier se voulait optimiste, nous expliquant que l’état de Kevin évoluait comme chaque victime de la bactérie. Que chaque jour gagné était un pas de plus vers la guérison. Mais il y a des moments où une mère se retrouve comme connectée à son enfant. La scène était terrible. Mon fils était cloué sur ce lit d’hôpital, j’avais arrêté de compter le nombre de doses de sang qu’on lui avait transfusé. Ses poumons étaient percés, ses bras reliés à des machines. Et puis, il y avait cette odeur. Une odeur épouvantable. Une odeur que je n’oublierai jamais… Alors j’ai su… »

Et le 11 août, après avoir été ressuscité à deux reprises, alors que les médecins essaient de le brancher à une nouvelle machine, Kevin Kowalcyk perd le combat contre l’E. coli 0157:H7.

« Ses intestins étaient gangrenés de milliers de trous. La bactérie avait rongé mon fils. Ses chances de survie étaient nulles. »

La mort d’un enfant est insupportable. Mais, malheureusement, le calvaire moral vécu par la famille Kowalcyk ne cesse pas une fois le calvaire vécu par leur fils achevé. « Il m’a fallu annoncer à Megan que son frère, son meilleur ami, ne rentrerait jamais de l’hôpital. Je n’oublierai jamais son regard. Je me souviens également du passage par les pompes funèbres. Et de l’épreuve que représente l’achat d’un cercueil pour son propre enfant. Je n’ai pas oublié non plus combien il fut difficile de choisir les vêtements que Kevin allait porter pour son enterrement. De monter dans sa chambre, d’éviter de croiser sa photo, de toucher ses jouets. Puis d’ouvrir son placard et, presque en apnée, de sélectionner sa dernière tenue. Il nous a fallu aussi marcher dans le cimetière afin de trouver l’endroit où notre bébé allait reposer pour l’éternité. Enfin, je n’oublierai jamais ce 16 août 2001. Ce jour-là nous n’avons pas seulement enterré Kevin. Ce 16 août nous avons mis sous terre une partie de nous- même. Notre famille ne sera plus jamais comme avant. »

Kevin Kowalcyk n’a pas succombé à l’attaque d’une bactérie exotique. D’un virus pour film d’horreur, rongeant peu à peu les organes vitaux de ses proies. L’E.coli 0157:H7 est beaucoup plus banale et proche de nous : c’est une bactérie vivant dans l’intestin des animaux. Et qui, parfois, se retrouve dans l’eau que nous buvons, la viande ou les crudités que nous mangeons.

Kevin Kowalcyk n’est pas un cas isolé. Sa mort, dans ces conditions insoutenables, n’est en rien le fruit de circonstances exceptionnelles.

Empoisonné par la viande hachée d’un hamburger, il est une victime de plus.   »

Ce récit éprouvant et presqu’insoutenable nous permet de mieux comprendre les statistiques de mortalité infantile par toxi-infection alimentaire que vous découvrirez demain……..

 

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