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Sclafani

Etrait de Toxic Food, le livre de William Reymond :

 » Le temps était venu de remonter vers la surface.

Là, où l’air est respirable.

Mais cela ne signifiait pas pour autant que j’en avais terminé.

Tout au long de l’enquête, trois questions n’avaient jamais cessé de hanter mon esprit.

En retrouvant la lumière, j’allais enfin être en mesure d’y répondre.

La première nous concerne tous puisqu’elle touche à un échec collectif.

Il ne s’agit pas de savoir comment nous avons laissé la toxic food prendre le contrôle de nos estomacs ; entre cet ouvrage et son prédécesseur, j’ai en effet suffisamment évoqué les facteurs de notre défaite. Certes, nous avons une part de responsabilité – celle d’avoir baissé la garde -, mais la meilleure volonté du monde ne peut lutter contre l’armada se dressant face à nous. En effet, comment dire non alors que les géants de la nouvelle malbouffe sont parvenus à court-circuiter notre volonté pour s’adresser directement à nos gènes et notre inconscient plutôt qu’à la raison.

Non, mon premier étonnement ne touche pas aux explications de cette Berezina mais à la mollesse de notre résistance et à notre absence d’esprit de reconquête.

Car, à bien y réfléchir, force est de constater que les informations prouvant la toxicité de la nourriture industrielle sur nos organismes ne relèvent pas des secrets impossibles à élucider. De recherches scientifiques en rapports médicaux, les preuves sont à la disposition de chacun.

Bien sûr, je sais combien, comme je l’ai raconté en détail ici, les responsables de nos maux disposent d’énormes moyens pour cacher leur responsabilité. De la confusion à la collusion, leur travail de sape a été couronné de succès. Mais à nous aussi de reconnaître notre part de responsabilité dans ce choix du laisser-faire.

Notre société semble en fait avoir plus facilement tendance à se laisser fasciner pour la mort d’un artiste ou les déboires d’un autre qu’à s’intéresser aux thèmes touchant à sa propre survie. Un constat qui renvoie au passé et à des méthodes vieilles comme le monde : n’était-ce pas pour détourner l’attention de la plèbe que les dirigeants romains avaient inventé les jeux du cirque ?

La société de distraction dans laquelle nous sombrons fait le jeu des géants de la toxic food et soulage nos hommes politiques, trop heureux de ne devoir ni trancher ni rendre des comptes.

À nous donc – c’est urgent – de retrouver l’esprit de Spartacus.

Ma deuxième interrogation trouvera, chez la plupart d’entre vous, des échos familiers. Elle touche directement à notre capacité, une fois informés des périls, à ne plus avaler – gober, serais-je tenté d’écrire – les produits de la nouvelle malbouffe.

À plusieurs reprises dans ce livre, j’ai établi le parallèle entre les industriels du tabac et ceux de la toxic food. Je vais donc y recourir une fois encore.

Au cours des années 1980, lorsque, enfin, les cigarettiers ont dû rendre des comptes à la justice, nous avons découvert ce que de nombreux scientifiques avançaient depuis longtemps sans recevoir d’écho. Parmi les substances mélangées au tabac, certaines étaient choisies pour leurs capacités à susciter un état de manque. En clair, comme n’importe quelle drogue, la cigarette était source d’accoutumance et en décrocher se révélait difficile.

Alors, disons les choses clairement : la nourriture industrielle est la cigarette du XXIe siècle.

Si nous mangeons trop et mal, si, malgré la culpabilité et nos connaissances, nous éprouvons tant de difficultés à nous nourrir autrement, c’est parce que certains ingrédients contenus dans la malbouffe jouent le même rôle que ceux autrefois mixés au tabac : nous rendre accro.

Ce genre de dépendance a été prouvé, en théorie, en… 1976. Soit trois ans avant que les époux de Rosnay donnent un premier sens au néologisme qu’ils venaient de créer. Cette année-là, Anthony Sclafani, jeune chercheur de l’université de Chicago, publiait Dietary Obesity in Adult Rats : Similarities to Hypothalamic and Human Obesity Syndromes!. Un titre guère accrocheur mais une étude fascinante. Qui débutait par un… accident.

Par inadvertance, le scientifique avait en effet laissé tomber une poignée de Fruit Loops dans la cage d’un rongeur qu’il observait. Le rat s’était précipité sur la céréale colorée fortement sucrée et l’avait dévorée immédiatement.

La rapidité du mammifère ayant étonné Sclafani – les rats sont des animaux prudents et c’était la première fois qu’il en voyait un s’avancer vers la lumière sans prendre le temps de vérifier si les lieux étaient sûrs -, celui-ci décida de reproduire l’expérience de manière plus scientifique et à plus grande échelle. Et, cette fois, sur des rats nourris régulièrement de Fruit Loops pour simuler un comportement de dépendance.

Les résultats l’étonnèrent : alors que les rats vivaient à l’abri, il suffisait qu’il dispose quelques céréales en pleine lumière pour que les rongeurs se précipitent vers elles !

Le plus étrange, c’est que cette expérience ne fonctionnait pas avec la nourriture habituellement donnée aux rongeurs. Comme si quelque chose dans les céréales déclenchait cet appétit subit. Quelque chose de suffisamment puissant pour déprogrammer le code de survie inscrit depuis toujours dans l’ADN de l’animal !

Restait une ultime étape : nourrir les rats avec d’autres aliments appartenant à ce que Sclafani nommait alors le « régime supermarché », c’est- à-dire des produits de l’industrie agroalimentaire.

De la charcuterie industrielle aux biscuits, le résultat fut le même. Ignorant les risques et leur instinct, les rats se précipitaient sans hésiter vers cette nourriture. Notre nourriture.

Mieux – enfin pire : alors que le poids du rongeur s’autorégule à hauteur de ses besoins et de sa dépense en calories, la toxic food détruisait ce garde-fou. Non seulement les rats de Sclafani devenaient obèses mais, de plus, ne pouvant s’arrêter de consommer, ils mangeaient à en crever !

Il est des analogies tellement évidentes qu’il n’est pas la peine de les écrire !

Les expériences d’Anthony Sclafani peuvent être qualifiées de preuves de laboratoires, mais certaines données instructives, elles, sont bien palpables.

En 1978, aux États-Unis, l’industrie de ce que l’on peut appeler « l’additif alimentaire » pesait 1,3 milliard de dollars. Trente ans plus tard, alors que la toxic food a terminé de coloniser nos assiettes, cette activité, en dollars constants, dépasse les six milliards de dollars.

Une explosion – comme celle de l’obésité, des cancers, des maladies cardio-vasculaires et neurologiques – spectaculaire. Unique aussi. Aucun secteur industriel existant à la fin des années 1970 et toujours présent aujourd’hui n’a connu un tel bond. Une croissance continuelle qui ne montre pas le moindre signe de ralentissement.

Additionner des ingrédients à la nourriture remonte à la nuit des temps. Le sel, d’abord, joua le rôle de conservateur pour être ensuite rejoint, durant la seconde moitié du XIXe siècle, par des produits chimiques. Cette tendance s’est accélérée à la fin de la Seconde Guerre mondiale, période marquée par d’importants progrès en chimie, puis est devenue incontournable au milieu des années 1970.

Si, dans un premier temps, l’additif servait seulement à conserver, son rôle a évolué au fil des progrès technologiques. Rapidement, l’additif est devenu un moyen de faire baisser le coût d’un produit, par remplacement d’une matière première plus chère. Par exemple, l’extrait naturel de vanille a cédé la place à un arôme de synthèse.

L’additif de couleur, parfois naturel, le plus souvent synthétique, a évolué aussi. Alors que le colorant servait plutôt à masquer la détérioration d’un produit à cause de son conditionnement, les experts du marketing de la nouvelle malbouffe ont rapidement remarqué que la couleur tenait une part importante dans la décision d’achat. Dès lors, les colorants ont envahi les boissons, les desserts, les plats préparés puis les fruits, légu-mes et même la viande. Dans Toxic, je racontais comme on obtenait un rouge uniforme pour les tomates, mais j’aurais pu tout aussi bien décrire le même processus pour la couleur des oranges et celle, oscillant entre le rose et le jaune, du poulet préemballé. Dans tous les cas, l’idée maîtresse était la même : rendre un produit appétissant en usant de tous les artifices pour qu’il corresponde aux normes créées de toutes pièces par la publicité.

Enfin, au milieu des années 1980, le secteur de l’additif alimentaire a entamé sa dernière révolution : celle du goût.

Cette branche est aujourd’hui la plus lucrative du marché de l’additif. À elle seule, elle représente un tiers des revenus générés par l’activité, soit deux milliards de dollars.

Une tendance qui ne risque pas de s’inverser, tant les chimistes du goût sont les incontournables sorciers de la toxic food.

Car, répondant de manière définitive à ma deuxième question, ils exercent une mission essentielle : créer chimiquement l’addiction.

( Lire à ce sujet, The End of Overeating où des responsables de chaînes de restaurants et des dirigeants de sociétés de conception de goût synthétique confessent la nature volontairement addictive de leurs produits.)

Comme, cinquante ans plus tôt, les fabricants de cigarettes.

Ma dernière problématique relève de l’explication. Au terme de cette enquête, j’ai démontré – je crois – que la nouvelle malbouffe nous rend mortellement malades. Certes, elle n’est pas le seul facteur de contamination mais, comme des centaines de travaux l’ont prouvé, elle en constitue la source principale.

Intellectuellement, l’analogie avec l’empoisonnement est excitante. Si la toxic food représente le venin, les maladies qu’elle crée jouent le rôle de la réaction à son intrusion dans l’organisme. Or cette réaction se trouve au cœur de ma réflexion. En effet, pourquoi notre corps réagit- il si violemment au poison ?

À mieux y songer, la réponse est évidente.

Et capitale.

En mai 2008, le département américain de l’Agriculture publia une étude comparative consacrée aux habitudes alimentaires du pays entre 1970 et 2005!.

Sans surprise, on y découvrait que la consommation des Américains avait largement augmenté au fil des années.

Mais, dans le détail, ces statistiques révélaient que la catégorie d’aliments ayant le plus progressé ces trente dernières années était celle « des graisses et de l’huile ». Soit les composants préférés de l’industrie alimentaire, puisqu’ils coûtent peu et satisfont nos papilles.

La consommation de sucres avait, elle, « seulement » augmenté de 19 %, la majorité étant désormais représentée par le sirop de fructose- glucose.

Le maïs, justement, on le retrouvait avec d’autres céréales en deuxième place sur ce podium. En trente ans, l’appétit pour ce produit avait crû de 43 %. Un chiffre qui cachait une autre vérité : ce n’était pas la consommation de produits céréaliers complets et riches en fibres et nutriments qui était responsable de ce bond mais l’explosion de l’utilisation des farines blanches, du pain raffiné aux pâtes blanchies.

Les graisses, les sucres, les farines blanches.

Soit les trois piliers de la toxic food.

Qui, lorsqu’on leur ajoute les produits laitiers, représentent plus de 72 % de nos apports caloriques quotidiens.

Le cœur du problème est là.

Dans une course éperdue en avant, nous nous alimentons principalement d’ingrédients qui n’existaient pas au paléolithique, époque où les gènes qui nous définissent encore aujourd’hui se sont formés.

L’évolution de la nourriture a en fait dépassé le rythme de notre propre évolution.

Laquelle, plus encore que ses surcharges en graisse, sel, sucre et produits chimiques, ne correspond plus à nos besoins vitaux.

Mais voilà, continuant à engouffrer des aliments qui s’opposent à la genèse même de son identité humaine, l’homo alimentus modernus s’empoisonne bouchée après bouchée.

La suite ……….. demain.

Dr BUENOS : Cet article nous montre comme le sevrage pour cette « alimentation industrielle » va être difficile ….

 

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